Il se lève, il chauffe, il éclaire tout ce qui se trouve devant lui — la terrasse d'un café, le visage d'un inconnu, une feuille qui traîne par terre. Il ne choisit pas. Il ne calcule pas l'effet qu'il produit. Il donne, simplement, sans se retourner sur lui-même.
J'y ai beaucoup pensé ce mois-ci, après un mois de juin qui m'a forcée, malgré moi, à faire l'inverse : me retourner sur moi.
Deux semaines où le corps a dit stop — j'ai été souffrante, et il a fallu ralentir, bien plus que prévu. Le temps de me remettre, de rattraper mes séances une à une, et d'animer malgré tout un atelier en entreprise qui était déjà engagé. Résultat : pas de newsletter en juin.
Et ce temps forcé, tourné vers moi, m'a rappelé une chose que je recommande souvent... et que j'applique assez mal moi-même : se recentrer sur soi. On en parle beaucoup, en ce moment. Comme un remède à tout. Comme s'il suffisait de se retirer un peu du monde, de penser d'abord à soi, pour aller mieux.
Et c'est vrai, en partie.
Quand on donne sans compter — aux autres, au travail, aux enfants, aux proches — on finit par s'oublier. On devient un service rendu en continu, disponible, présent, utile... et vide.
Alors oui, se recentrer, c'est nécessaire. C'est même vital, parfois.
Mais il y a une ligne, fine, presque invisible, entre se recentrer et devenir centré sur soi.
Se recentrer, c'est revenir à soi pour mieux repartir vers les autres, plus entier, plus disponible réellement — pas juste en apparence.
Devenir autocentré, c'est autre chose. C'est ne plus voir que soi, à travers soi. C'est se servir du monde comme d'un miroir plutôt que comme d'une rencontre.
Aristote parlait déjà de cette nuance, il y a plus de deux mille ans, dans l'Éthique à Nicomaque. Il distinguait deux formes d'amour de soi : l'une, qu'il jugeait vulgaire, consiste à ne poursuivre que ses propres désirs, son confort, son image. L'autre, qu'il appelait noble, consiste à s'aimer soi-même comme un être capable de vertu et de pensée juste — et il affirmait que cette seconde forme, loin d'éloigner des autres, est justement la racine de toute véritable amitié. On ne peut bien aimer les autres qu'en s'étant d'abord accordé, à soi-même, ce même regard juste.
Et c'est là que ça rejoint quelque chose que je vois très souvent en séance : l'anxiété sociale, la peur du regard de l'autre.
On pourrait croire que c'est l'inverse d'un repli sur soi — puisqu'il s'agit justement d'être obsédé par ce que les autres pensent de nous.
Mais si on regarde de plus près... c'est exactement la même mécanique.
Quand vous entrez dans une pièce et que vous êtes happé par la peur du jugement, où est votre attention, réellement ? Pas sur la personne en face. Pas sur ce qu'elle vit, ce qu'elle dit, ce qu'elle est.
Elle est sur vous. Sur l'effet que vous produisez. Sur l'image renvoyée. Sur ce filtre intérieur qui scrute, évalue, redoute.
Vous ne regardez pas l'autre. Vous regardez votre reflet dans les yeux de l'autre.
C'est un paradoxe assez vertigineux : on croit être terrifié par le jugement d'autrui, alors qu'on est, la plupart du temps, complètement absent à cet autrui. Trop occupé à se surveiller soi-même pour vraiment le rencontrer.
Et si, pour une fois, le remède à la peur du regard n'était pas de moins penser à soi... mais de penser davantage à l'autre ?
Non pas se juger à travers ses yeux à lui — mais s'intéresser à ce qu'il vit, vraiment, sincèrement, sans agenda caché.
Deux exercices pour sortir de son propre miroir
Dans votre prochaine interaction qui vous rend nerveux ou nerveuse (rendez-vous, appel, rencontre), fixez-vous une seule règle : poser une vraie question sur l'autre, et écouter la réponse sans déjà préparer ce que vous allez dire après.
Pas une question polie pour meubler. Une question qui vous intéresse vraiment.
L'attention qui se détourne de vous, ne serait-ce que quelques secondes, change souvent tout le reste de l'échange.
Après une conversation, même courte, demandez-vous : qu'est-ce que j'ai appris sur cette personne, aujourd'hui ? Un détail, une intonation, une préoccupation qu'elle a laissée passer.
Si vous ne trouvez rien... c'est un signal. Cela veut dire que l'attention était tournée vers vous, pas vers elle.
Recommencez, la fois suivante, en visant un seul détail à retenir.
La petite playlist de Juillet
Des chansons pour accompagner ce mouvement vers l'autre, loin du miroir :
Freed from Desire – Gala Pour cette énergie qui déborde d'elle-même, sans se demander comment elle est perçue.
Get Lucky – Daft Punk, Pharrell Williams Une légèreté solaire, l'esprit tourné vers le mouvement partagé plutôt que vers soi.
Comme des enfants – Cœur de Pirate Pour la simplicité retrouvée d'un regard qui ne calcule plus rien.
Et si, ce mois-ci, vous essayiez simplement ça : une conversation où vous ne pensez pas à vous.
Pas pour vous oublier — juste pour, une fois, regarder vraiment quelqu'un d'autre.
Vous serez peut-être surpris(e) de ce que cela vous rend, à vous.
Le soleil de juillet ne se demande jamais s'il est regardé.
Il brille, c'est tout. Et c'est peut-être pour ça qu'on aime tant s'assoir dedans.
Petite précision avant de vous laisser : je serai en congés tout le mois d'août. Pas de newsletter donc en août — je reviens vers vous en septembre.
Je vous souhaite un très bel été,
Bien à vous, Anne
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