Mars, l’entre-deux
Mars a quelque chose d’un drôle de couloir.
Ce n’est plus vraiment l’hiver, pas encore tout à fait le printemps.
La lumière revient, oui, mais elle n’a pas encore pris toutes ses aises.
Les arbres hésitent. Le corps aussi, parfois.
C’est un mois de transition.
Un mois où ça remue doucement sous la surface.
Un mois où l’on aimerait parfois que “ça y est”, tout reparte franchement… alors qu’en réalité, beaucoup de choses se préparent encore dans l’ombre.
Et je crois que c’est précisément là que mars peut nous apprendre quelque chose.
Pas dans le spectaculaire.
Pas dans le feu d’artifice intérieur.
Plutôt dans ces temps suspendus, ces temps de vide, ces moments d’ennui que l’on a souvent tant de mal à supporter.
Car l’ennui, soyons honnêtes, n’a pas très bonne réputation.
On le traite un peu comme un invité embarrassant : on aimerait qu’il parte vite, on lui ouvre à peine la porte, et on allume la télévision, on attrape le téléphone, on mange un biscuit, on fait n’importe quoi, mais surtout… on évite de rester seul avec lui.
Je le comprends très bien.
Quand j’étais adolescente, je vivais dans une petite commune bretonne où il ne se passait, objectivement, pas grand-chose.
Pas d’agitation, pas de programme trépidant, pas de vie exaltante tous les trois mètres.
Il y avait parfois de longues soirées, de longs dimanches, et cet inconfort très particulier de l’ennui.
Je me souviens de cette sensation : avoir l’impression de ne rien vivre de palpitant.
D’être restée sur le quai de la gare pendant que, pour certains camarades, les trains passaient : sorties, rires, aventures, mouvement.
Et moi ? Moi, j’avais parfois le sentiment de regarder partir les wagons.
Sur le moment, ce n’était pas franchement délicieux.
Disons-le élégamment : ce n’était pas la fête du biniou intérieur.
Alors je faisais comme beaucoup : je m’évadais.
Par les livres.
Par la télévision.
Par tout ce qui pouvait remplir un peu le silence.
Et pourtant, avec le recul, je vois les choses autrement.
Ces moments d’intériorité, même inconfortables, ont sans doute participé à construire la personne que je suis devenue.
Ils ont nourri une vie intérieure.
Une sensibilité.
Une capacité à observer, à ressentir, à écouter ce qui se passe derrière le bruit.
En cabinet, il m’arrive d’explorer cela avec les personnes que j’accompagne.
Parfois, ce qui se présente, ce n’est pas simplement de l’ennui.
C’est un vide douloureux.
Une impression creuse, lourde, presque inquiétante.
Quelque chose que l’on cherche naturellement à fuir.
Et c’est bien humain.
Mais il arrive aussi que ce vide ne soit pas seulement un manque.
Qu’il soit un espace.
Un endroit où quelque chose cherche à se dire.
Un lieu intérieur plein de messages, de besoins négligés, de questions importantes, de vérités un peu froissées qu’on avait glissées sous le tapis pour continuer à avancer.
Parfois, derrière le vide, il y a une fatigue immense.
Parfois, un besoin de sens.
Parfois, un chagrin.
Parfois, une solitude qui ne demande pas qu’on la distraie, mais qu’on la reconnaisse.
Et parfois aussi, ce vide douloureux vient nous pousser doucement, ou pas si doucement, vers le lien.
Vers les autres.
Vers une conversation vraie.
Vers une amitié à nourrir.
Vers une présence à chercher.
Car nous avons tous, profondément, ce besoin universel de lien.
Mars me fait penser à cela.
À cette saison qui n’est pas encore en fleurs, mais qui s’y prépare.
À ces sols qui semblent encore nus alors qu’ils travaillent déjà.
À ces moments de creux qui ne sont pas forcément du vide perdu, mais peut-être du vide fécond.
Tout n’a pas besoin d’être rempli immédiatement.
Tout n’a pas besoin d’être anesthésié.
Tout n’a pas besoin d’être performant, distrayant, brillant, rentable ou instagrammable.
Certaines choses ont besoin de silence.
De lenteur.
D’un peu d’ennui, même.
Comme une terre qu’on laisserait respirer avant les semis.
Alors, peut-être qu’en ce mois de mars, vous pourriez vous demander ceci :
Et si ce que je cherche à fuir contenait aussi une part de ce que j’ai besoin d’entendre ?
Non pas pour vous laisser engloutir par un vide douloureux si c’est ce que vous traversez, mais pour l’approcher avec un peu plus de curiosité, un peu moins de méfiance.
Comme on entrouvre une porte.
Sans se précipiter.
Sans se forcer.
Juste assez pour voir.
Parfois, derrière cette porte, il y a simplement un besoin de repos.
Parfois, un besoin de création.
Parfois, un besoin de pleurer un peu.
Parfois, l’élan de téléphoner à quelqu’un.
Parfois, la nécessité de changer quelque chose.
Et parfois, il y a juste vous.
Vous, en train de vous retrouver.
Trois petites pistes pour ce mois-ci
1. Le quart d’heure sans remplissage
Choisissez 10 à 15 minutes dans la semaine.
Sans téléphone.
Sans musique.
Sans télé.
Sans livre.
Sans “je vais quand même en profiter pour…”.
Juste vous, là.
Puis demandez-vous :
Qu’est-ce que je ressens, en dessous de l’agitation ?
Pas besoin de grande révélation céleste.
Une sensation, une envie, un agacement, une tristesse, une fatigue… c’est déjà très bien.
2. La phrase à compléter
Prenez un carnet, une feuille volante, un coin d’agenda, un ticket de caisse si besoin, et complétez 3 fois cette phrase :
En ce moment, ce vide me parle peut-être de…
Laissez venir sans censurer.
3. Le geste contre l’isolement
Si vous sentez qu’au fond du vide il y a surtout un besoin de lien, faites un geste minuscule mais concret.
Un message.
Un café proposé.
Une balade suggérée.
Une réponse envoyée au lieu d’être remise à “plus tard”.
Pas besoin d’organiser un bal populaire dans votre salon.
Un petit pont vers l’autre peut déjà changer la texture d’une semaine.
La petite bande-son du mois
Quelques chansons francophones pour accompagner cet entre-deux :
• Pomme, mar le temps des fleurs
Pour accompagner ce mois de bascule, entre terre encore froide et premiers élans du printemps
• Alain Souchon, Foule sentimentale
Parce qu’elle parle, à sa manière, de ce que l’on cherche à remplir… et de ce qui, au fond, compte vraiment.
• Et pour finir, un pas de côté plus joyeux :
Michel Fugain & le Big Bazar, Le Printemps
Parce qu’après les longs dimanches d’hiver et les creux silencieux, il y a parfois aussi l’envie très simple de rouvrir les fenêtres.
Je vous souhaite un mois de mars où tout n’aura pas besoin d’aller vite.
Un mois où vous laisserez peut-être un peu de place à ce qui cherche à naître en vous.
Un mois avec moins de remplissage automatique, et davantage d’écoute.
Même si cela commence dans un silence un peu maladroit.
Même si cela commence dans l’ennui.
Même si cela commence sur un quai de gare.
Parfois, c’est précisément là que quelque chose commence.